Le maître du crime est valaisan

Photographie de Loan Guyen

Sensible, cultivé, dévoreur de littérature, le jeune auteur Isaac Pante signe un polar épuré et abouti. A déguster avec un tartare sanglant.

Isaac Pante a un chien qui pourrait figurer dans un polar. Un carlin, baptisé Fergus, qui fait le mort quand on s’amuse à lui tirer dessus en imitant le bruit d’un revolver. Ça tombe bien. Son maître est justement écrivain. Mieux: à 31 ans, il prend place parmi les auteurs de polars à surveiller de près.

Avec Je connais tes œuvres, fraîchement paru aux Editions G d’Encre, Isaac Pante signe un premier roman noir sur ciel gris valaisan. Deux cents pages efficaces qui suivent le jeune inspecteur Martenat, balancé dans le village de Verney, pour élucider le meurtre d’un banquier retrouvé la tête éclatée dans un bisse.

Glauque, mais pas sordide, haletante mais jamais bâclée, l’histoire a ses mystères, ses rebondissements, ses fausses portes et, comme dans tout bon polar qui se respecte, son vieil inspecteur bourru. Tout le contraire de l’auteur. Courtois, volubile, le regard d’un bleu doux, Isaac Pante ouvre la porte de son appartement, à Echallens (VD), un sourire accroché aux lèvres. Il file aussitôt se mettre aux fourneaux, escorté par un Fergus alléché.

La cuisine, il y entre volontiers. Mais, pour des «questions de rendement», son amie étant fille de cuisinier, il lui cède volontiers la place. «C’est elle qui m’a élaboré la recette du jour. Je vais la suivre à la lettre!» dit-il en hachant menu oignon et céleri pour un tartare de bœuf.

Dans un système totalitaire comme l’armée, la philosophie ne m’a servi à rien.

Précis, efficace, minutieux, avec la lame comme avec la plume. Isaac Pante fait partie de ces auteurs qui passent plus de temps sur la réécriture que sur le premier jet. Comme Stephen King, il écrit portes fermées et relit portes ouvertes. Son manuscrit, il l’a d’ailleurs montré à son entourage, sa famille, et même à un policier valaisan, «pour être sûr que les termes judiciaires et les procédures étaient justes.» Depuis toujours, il côtoie l’intime des mots. Enfant, il se voyait philosophe. «Les bouquins de philo, je ne lisais que ça, avec des livres de jeux de rôle. C’était ma seule activité avec le curling.» C’est qu’à l’âge où les enfants jouent encore aux billes, lui, il dévore les grands auteurs. Nietzsche, Schopenhauer, Platon. Des auteurs réconfortants, tranquillisants à un moment de sa vie où la mort le terrorise. Une échappatoire à un quotidien difficile, entre les deux pans rocheux de Saint-Maurice. «J’étais un petit garçon assez doux, mais qui n’a pas eu le temps d’être petit très longtemps.» Un père schizophrène, une famille éclatée et puis la vie en symbiose avec sa mère, dans une bulle surprotectrice.

Mais, coup de théâtre à 20 ans, l’école de recrues fait exploser ses certitudes. «Dans un système totalitaire comme l’armée, on est embrigadé et la philosophie ne m’a servi à rien.» De ces mois de troubles émotionnels et de crise identitaire, il en tire des notes, des phrases comme des bouées. Et en sort un livre, Passé par les armes (Ed. Pillet, 2005), une réflexion sur l’autorité à la Max Frisch, qui trouve un bel écho. «Pour moi, c’était un témoignage, pas encore de la littérature.» Dans la foulée, il participe à deux concours de nouvelles, décroche le Prix Femina avec Madame Moriand, un récit tout en fine mélancolie. Et la machine est lancée: écrire, voilà ce qui constituerait désormais l’ossature de ses jours.

«Comme je ne connaissais rien en romans, je suis parti à la recherche des textes, des maîtres de la littérature.» Pendant sept ans, il lit, défriche, passe de Dürenmatt à McCarthy, dévore Coetze, Dostoïevski. Il découvre Hemingway à Cuba et ne le lâchera plus. Comme lui, il ne veut utiliser que «des mots à moins de 5 dollars», vise l’économie de moyens et un vocabulaire simple. «J’aime les livres qui ne dépassent pas trois cents pages, des textes avec peu de personnages, plutôt minimalistes. J’ai vraiment besoin de déplumer le corbeau!»

Un genre littéraire qui s’est naturellement imposé à lui

Le choix du polar s’est fait presque par défaut. «Considéré encore comme de la basse littérature, il me semblait plus accessible, moins intimidant pour un premier livre. Mais les questions de genre ne sont qu’un faux découpage. Peut-être que l’histoire d’Œdipe, c’est le meilleur polar qui ait été fait!» Tant mieux. Ce genre, encore sous-représenté dans la littérature suisse, lui va comme un gant. Parce qu’il y apporte une sensibilité neuve, épingle en quelques traits les paysages valaisans et l’âme humaine.

Une fois inspiré,  Isaac Pante peut écrire partout!

Des rituels d’écriture? Il hésite, réfléchit. Il y a bien une vieille cabane de l’autre côté de la route, presque au fond du jardin, où il pensait installer son atelier. Poutres moussues, âtre noirci, odeur de fumée âcre imprégnée dans les murs. Mais l’endroit, trop humide pour y travailler, s’est avéré parfait pour y organiser des fêtes. Non, Isaac Pante n’a pas d’heure ni de lieu pour écrire. Juste un ordinateur. «Quand je décide de m’y mettre, ça vient.» Et quand ça ne vient pas, il pioche dans sa bibliothèque, «comme une mise en bouche dans ces livres qui sont aussi sa boîte à outils».

Entre deux intrigues, il continue de donner des cours en informatique à l’Université de Lausanne, de tenir son rôle de coordinateur académique et s’est promis de terminer sa thèse sur les pompes funèbres. Encore la mort. Qu’il a approchée pendant six mois, pour la circonstance, de la levée des corps à la préparation des défunts. «Oui, il y a chez moi une fascination de la mort. Mais aujourd’hui, je suis en paix avec elle.»

Un nouveau polar entre Vaud et Valais

Sûr qu’Isaac Pante ne prend pas la posture de l’écrivain. Veut juste renouer avec le plaisir de vivre. Et d’écrire. «Il y a une continuité entre les deux. L’écriture me pousse à vivre et la vie nourrit l’écriture. La littérature, c’est mon coup de volant, une façon de sortir de la longue route tranquille.» Le prochain coup de volant est prévu: un polar vaudois-valaisan dont le scénario est déjà bouclé. Mais, promis, il ne laissera pas passer sept ans, cette fois!

 

Article publié dans l’édition MigrosMagazine 29, le 16 juillet 2012, par Patricia Brambilla

La recette proposée par Isaac Pante : Le tartare de boeuf d’Hérens

Je connais tes œuvres d’Isaac Pante, Editions G d’Encre, 2012, ISBN 9782940501021, CHF 26.-

 

Le dernier ouvrage de Francis Kauffmann Emerveillez-vous ! montre une vision optimiste de la vie. Il ne sert à rien de se plaindre et de se focaliser sur les aspects négatifs de la vie actuelle,  alors qu’il y a tant de merveilles dans la nature et de génie dans l’imagination des hommes !

Émerveillez-vous !, de Francis Kaufmann, Editions G d’Encre, 2012, ISBN 978-2-940501-03-8, CHF 7.-

L’article dans Le Matin, le 4 juillet 2012