« Un véritable coming out du chômeur »
in L’express
Par JACQUES GIRARD
L’Association pour la défense des chômeurs de Neuchâtel édite un ouvrage de 72 pages qu’elle présentera jeudi en musique. Thierry Feuz, licencié à plus de 50 ans, y témoigne. Récit.
« J’ai vu plus de chômeurs devenir malades à force d’être obnubilés par leurs recherches d’emploi que de chômeurs heureux de se croiser les orteils », s’exclame Thierry Faux. Et il sait de quoi il parle. Licencié abusivement à plus de 50 ans, il vient de retrouver un emploi à durée déterminée, après d’interminables mois de démarches. Son témoignage, avec ceux d’une vingtaine d’autres personnes nourrit l’ouvrage que l’Association pour la défense des chômeurs de Neuchâtel (ADCN) s’apprête à dévoiler jeudi pour fêter ses trente ans d’existence (lire l’encadré).
« Après un licenciement », poursuit Thierry Faux, « on se retrouve confronté à une série d’exigences légales et administratives qui sont souvent complexes. A cet égard le soutien logistique d’une association comme l’ADCN est essentiel. Mais, surtout, on y trouve ce que nulle autre organisation ne peut offrir, un contact personnel, un dialogue d’être humain à être humain ».
Thierry Faux, pourtant, ne se sent pas culpabilisé. « Je sais que le système capitaliste est ainsi, et que certains se retrouvent à la rue alors qu’ils ne l’ont manifestement pas mérité ». Et, insiste-t-il, il y a une assurance chômage. Celle-ci ne relève pas de la charité, elle fonctionne comme les autres assurances, puisque les travailleurs cotisent.
Pourtant les préjugés à l’égard des chômeurs ont la vie dure. L’image du chômeur-profiteur est profondément inscrite dans les esprits. Et c’est tout le tissu des relations sociales qui peut se défaire, avec la perte des amis, et l’éclatement des couples.
« Finalement, dans la plupart des cas, on se retrouve seul. Pour ceux qui sont timides ou qui éprouvent de la honte d’être au chômage, c’est encore plus dur ».
Une solution, le réseau
Retrouver un emploi n’a rien d’une sinécure. « A plus de 50 ans, j’ai envoyé dix mois durant quantité de dossiers. Je n’ai obtenu que deux entretiens, dont l’un avec le patron d’une entreprise qui ne m’assurait aucun revenu fixe. Or j’ai des enfants à charge. »
Finalement, c’est le réseau de relations personnelles qui s’est révélé déterminant. C’est grâce à la recommandation d’une connaissance à un patron ami que Thierry Faux a retrouvé un emploi. « Dans ces circonstances, l’ADCN m’a permis de garder mon élan. Sur le plan psychologique, c’est essentiel ».
L’élaboration de l’ouvrage collectif édité pour les trente ans de l’ADCN a aussi été une expérience marquante pour l’Association. « Les gens ont eu du mal à témoigner », explique Thierry Faux, « ils éprouvaient une crainte de se livrer face à l’image que le public a du chômeur et que le chômeur a de lui-même. Or la perte de confiance en soi est un des effets les plus pernicieux du chômage ».
La peur de se dévoiler
« Tous les témoins voulaient conserver l’anonymat », enchaîne Aïcha Brugger, permanente de l’ADCN et responsable de cette publication. « Mais, après discussion, ils ont repris confiance et finalement, il n’y aura qu’un seul témoignage sous anonymat, pour des raisons particulières. » « C’est un véritable coming out du chômeur », commente Thierry Faux. Ce livre de 72 pages, entièrement financé par des dons, sera en vente dans les librairies. Il se veut d’une esthétique soignée. « Nous voulons aussi toucher le lecteur par un aspect plaisant, ce n’est pas parce que l’on parle du chômage qu’il faut faire dans le misérabilisme. Le beau est aussi une façon de redonner goût à l’existence », explique Aïcha Brugger.
Des préjugés tenaces
Les têtes de chapitre de l’ouvrage, qui représente une année de travail, illustrent chacune un préjugé couramment répandu, comme « Le chômeur est un voleur ». Des auteurs connus, sociologues, psychologues, artistes et même patrons – tous collaborateurs à titre gracieux – dissèquent ensuite ce cliché. Puis viennent les témoignages de chômeurs. Quelques textes libres complètent l’ensemble. « Les préjugés sont fondés sur l’ignorance », continue Thierry Faux, « ils ne sont pas le reflet de la réalité. Plus de 90%, des chômeurs souffrent, et la plupart ne sont pas responsables de la perte de leur emploi. Ce livre est un porte-voix ». Le choix des témoins se veut représentatif: des hommes, des femmes, des jeunes, des plus âgés, des migrants, des non diplômés et des personnes qui ont suivi une formation supérieure y expliquent leur difficile parcours sur le chemin de l’emploi.

Chômage : petit recueil de préjugés
Un livre, une fête
Intitulé « Chômage, petit recueil de préjugés », l’ouvrage édité par l’ADCN pour fêter ses trente ans d’existence sera présenté aux membres de l’Association, mais aussi au public, jeudi 6 décembre dès 18h au Queen Kong Café de la Case à chocs, à Neuchâtel.
Plusieurs intervenants prendront la parole, dont le président du Grand Conseil, Cédric Dupraz, Christine Gaillard, conseillère communale à Neuchâtel, et Corinne Dupasquier, présidente de l’ADCN. Thierry Faux s’y exprimera également.
Après un cocktail, la soirée se terminera sur deux concerts, dès 20h15, avec The Labrats Bugband, un groupe suisse, et ZEP Zone d’expression populaire, un groupe français.
Chômage : petit recueil de préjugés / ADCN, collectif – isbn 978-2-940501-08-3 – CHF 32.00