Par JACQUES GIRARD
Un livre pour découvrir l’étonnante histoire des nobles compagnies.
Noble Compagnie des Mousquetaires, Noble Rue des Halles, Moulins et Château, Noble Rue des Chavannes et Neubourg, Noble et Vertueuse Compagnie des marchands: les corporations de la ville de Neuchâtel portent des noms délicieusement évocateurs. Elles sont douze à témoigner aujourd’hui encore de ce qui fut, un fil des siècles, une réalité historique majeure dans la vie de la cité. Présenté hier, un ouvrage original, dû aux historiens Patrice Allanfranchini et Olivier Girardbille, vient jeter un jour nouveau sur ces institutions souvent peu connues.
L’ouvrage porte sur la période allant de la fin du 15e siècle à nos jours. Certaines corporations sont plus anciennes, mais les documents relatifs à ces époques font défaut, les malheurs n’ayant pas épargné la ville de Neuchâtel.
Ainsi, explique Patrice Allanfranchini, un incendie par forte bise ravage en 1450 plusieurs quartiers, dévastant l’Hôtel de ville et ses archives. En 1579, une violente crue du Seyon emporte l’Hôtel de ville reconstruit, entraînant les archives dans le lac. Si les archives publiques sont bien connues, les deux auteurs ont pu bénéficier de l’ouverture d’un grand nombre de fonds documentaires privés ou provenant des corporations elles-mêmes, un apport déterminant qui donne son caractère novateur à l’ouvrage préfacé par Jean-Pierre Jelmini. « C’est une nouvelle approche de l’historiographie neuchâteloise », commente Patrice Allanfranchini.
Les membres des corporations – de rues, de métiers ou militaires – sont très proches des instances dirigeantes dont ils font souvent partie. Jusqu’à la fin du 17e siècle, les intérêts de la ville et ceux des corporations convergent. Les métiers sont ainsi régulés, définissant les rapports professionnels, protégeant la qualité des produits et limitant la concurrence.
Mais ce qui fut longtemps une force, devint une faiblesse au 18e siècle. Les corporations, s’arc-boutant sur leurs privilèges, peinent à s’adapter aux changements de la société. A l’exception notable de la Compagnie des marchands, qui se transforme en Chambre de commerce dès le 19e siècle.
La fin des privilèges
Paradoxalement, poursuit Patrice Allanfranchini, Neuchâtel connaît un rayonnement important, profitant de son statut de principauté liée à la maison royale de Prusse, mais elle conserve à l’interne des structures protectionnistes. L’indiennage, le commerce de la dentelle ou l’horlogerie vont par conséquent se développer en dehors de la ville, mais ces premiers établissements industriels seront bel et bien financés par des capitaux provenant de la bourgeoisie!
L’entrée de Neuchâtel dans la Confédération, en 1814, mettra un terme aux privilèges, alors que la révolution de 1848 va imposer le droit fédéral, qui l’emportera sur les coutumes locales. Les corporations deviennent alors de simples associations.
Désireuses de marquer davantage leur présence, les corporations ont créé en 2009 une Association faîtière présidée par Jean-Jacques de Reynier, dont l’un des buts était d’éditer un ouvrage sur l’histoire de ces compagnies. C’est désormais chose faite. L’ouvrage, enrichi de nombreuses illustrations originales, a été entièrement financé par des dons provenant d’institutions, d’entreprises, de fondations ou de personnes privées.
Neuchâtel et ses anciennes corporations / Patrice Allanfranchini et Olivier Girardbille, 240 pages, éditions G d’Encre, Le Locle, Gasser imprimeur. Prix: 62 francs. Dédicace à la librairie Payot, à Neuchâtel, jeudi 20 décembre, de 17h à 19h.
Des marrons et des bordes
Avec, à l’origine, un puis deux « r », les marrons sont de « petites indemnités pécuniaires versées à ceux qui assistent aux séances d’un Conseil ou à une assemblée et prélevée dans la caisse de la commune » . C’était donc un jeton de présence. Mais son montant fluctue en fonction des résultats. Les marrons représentent une participation proportionnelle aux revenus, variables, de la corporation. Ce montant est versé à ceux qui ont qualité de bourgeois et qui résident dans la ville.
Le fonctionnement de ces institutions était relativement démocratique. Le maître de la corporation était notamment tenu de rendre des comptes fidèles de l’exercice écoulé à l’assemblée. Cette charge était redoutée. En cas de pertes, le maître était en effet responsable sur ses propres deniers.
Supprimées en 1811, les bordes sont une fête des rues au cours de laquelle on faisait des cortèges et des repas en commun. La Ville est partie prenante, autorisant ces festivités, qui ont un caractère militaire. Les membres des Rues ont l’obligation d’être présents au défilé, l’épée au côté. Ils sont amendés s’ils manquent le cortège.
Mais la Ville fournit aussi du vin. En 1581, elle remet un muid de vin à chaque grande Rue et un demi-muid à chaque petite. Or un muid équivaut à 364 litres. Quant aux festins, ils comprenaient poules, chapons, oies, dindes, chevreaux, langues de boeuf, veau, poissons, sans compter les oeufs, les fruits, le beurre, le lard… et les verres cassés. La dépense était énorme. Un règlement ultérieur, plus restrictif, indique que la Ville s’engageait à fournir un pot de vin par convive, ce qui faisait tout de même 1,83 litre!
In L’Express, le 11 décembre 2012

Olivier Girardbille et Patrice Allanfranchini (de gauche à droite). Les deux historiens ont pu s'appuyer sur de nombreux documents originaux provenant de fonds documentaires privés. Ils ont ainsi renouvelé l'approche du sujet. DAVID MARCHON