Chemins de rencontre

par Jean-Louis Kuffer, dimanche 22 avril 2012, 13:59 ·


Pour Lady L., Olivier, Louis-Georges et Jean Z.

Dans les rues sonores de La Chaux-de-Fonds, ce samedi 21 avril, 2 heures du matin. – Me retrouvant seul par les rues glacées de la ville à la montagne, la tête cognée d’absinthe mais le pied léger sur le pavé lisse, dans le défilé de murs de pierre répercutant les voix de la jeunesse passant de pubs en bars ou en cercles, tout le jour me revient en mémoire et c’est une dernière jubilation au lendemain de la parution de mon vingtième livre dont je me suis réjouis, comme du premier, je ne sais trop pourquoi, avec Lady L. et mes nouveaux amis l’Editeur et l’Imprimeur.

Tout l’heure je me trouvais, avec  Olivier Morattel, dans cette espèce de café-cercle, comme il y en a des centaines dans cette ville sociale et sociable, au milieu d’une dizaine de tables occupées par une cinquantaine de mecs, rien que des étrangers jouant aux cartes, visiblement tous habitués du lieu, des Turcs et des Balkaniques, de probables Somaliens aussi, ne se mélangeant pas tout à fait mais visiblement tous chez eux, l’aimable patron passant seul de table en table – et c’est là qu’Olivier Morattel et moi nous sommes un peu dévoilés l’un à l’autre, mais pas trop, tout naturellement et en confiance, juste ce qu’il faut. Le meilleur de notre relation, jusque-là, s’est établi à travers nos choix et nos rejets communs. J’aime que ce type sensible et très attentif, comme le lièvre aux aguets ou le kangourou flairant le vent de Nullarbor, en rupture de carrière bancaire et se cherchant de nouvelles marques dans l’édition littéraire sans être « littéraire » du tout au sens dont je me méfie, soit à la fois un timbré de rock, un fan de Bécaud et une  espèce de chrétien de gauche  lecteur de Maurice Zundel. L’olibrius pourrait être mon fils par l’âge (il va sur sa quarantaine) mais je le sens aussi vieux que moi et moi aussi jeune que lui, j’ai bien aimé sa façon de se sentir illico à l’aise avec ma bonne amie, j’aime son inexpérience anxieuse et sa frénésie entreprenante, nous avons dépassé l’autre jour une première crise en grands garçons surtout soucieux de La Chose, à savoir le travail fait avec soin et l’amour de la littérature vivante que cristallise non seulement mon livre mais ceux de Quentin Mouron – lequel est pour beaucoup aussi dans notre rapprochement -, bref ce début de collaboration est aussi un début d’amitié et il était juste et bon, au bled natal de Cendrars, que l’absinthe vînt sceller ce début de pacte au milieu d’un concert de langues rocailleuses…

Avant cela nous avions mangé, et bien, et bu mieux que bien, à la brasserie de l’Hôtel de Ville où nous avons fait plus ample connaissance, Lady L. et moi,  avec l’imprimeur Louis-Georges Gasser qui nous a raconté, après ses débuts en Alémanie et ses tribulations en Afrique du Sud, sa dure expérience des missions d’observateur de l’ONU, à Sarajevo et sur les lieux des massacres et autres charniers de la guerre en ex-Yougoslavie. Comme je venais de lui offrir L’Ambassade du papillon où je détaille mes propres observations, en Croatie et en Serbie, alors que ma bonne amie a elle-même  enseigné notre langue aux jeunes gens victimes de cet affreux conflit, la conversation n’avait décidément rien des mondanités littéraires. Louis-Georges est par ailleurs le type de l’artisan de vieille souche, amoureux de son métier et se déployant également dans l’édition à l’enseigne de G d’encre.

Je connaissais un peu la Chaux-de-Fonds jusque-là, mais pas du tout assez. Or il ne nous a pas fallu longtemps pour en retrouver le ton de ville horlogère  sans autre banlieue que les forêts et les hauts gazons, dont la construction en quadrilatère à rues se croisant à angles droits, à l’américaine, et l’architecture, combinent les genres montagnard et art nouveau, petite industrie et ateliers indépendants, France voisine et Jura suisse, dans un mélange original et tonique. Il y a, à La Chaux-de-Fonds, une place des Brigades internationales et un Boulevard de la Liberté. Comment dire mieux ?

Ce qui est sûr  est que je me réjouis particulièrement de voir paraître mes Chemins de traverses entre Le Locle, où est installée l’Imprimerie Gasser, désormais dirigée par Raphaël, fils de Louis-Georges, et la Chaux-de-Fonds où les éditions Olivier Morattel ont leur siège mondial, rue Jardinière, au troisième étage d’un immeuble en pierre sans ascenseur mais à véranda donnant sur le ciel. Le bureau international d’Olivier  se réduit au strict minimum, orné d’un grand poster de Che Guevara marquant l’accointance de l’éditeur de Chemins de traverse avec son postfacier Jean Ziegler…

À cet instant où, seul dans les rues désertes pleines des rumeurs de derniers noctambules, je rejoins le petit Hôtel du 1er mars où nous créchons, avec Lady L, je me rappelle la vision, une nuit à Paris, de cet  autre homme seul, assis à l’écart sur un banc à attendre la dernière rame de métro, un soir de Salon du Livre. Quoique replié sur lui comme un presque clochard, la tête dans les épaules, visiblement vanné, je l’identifiai pourtant et me risquai à le déranger : ce cher vieux fou de Jean, notre Guillaume Tell gauchiste, cet enfoiré de marxiste mondialiste au cœur grand comme le monde en souffrance !

Or voici que ce matin même, sur papier à en-tête des Nations Unies, Jean Ziegler m’envoie un petit mot pour s’excuser de ne pouvoir se pointer au vernissage des Chemins de traverse le 2 mai prochain, étant mandaté une fois de plus à d’autres bouts du monde. Comme son père le colonel, j’ai toujours reproché à l’énergumène d’abuser du papier à lettres du Conseil national, à l’époque, et aujourd’hui de l’ONU. Che Guevara lui avait conseillé de mener la révolution en nos murs, « dans le cerveau du monstre ». Mais aller jusqu’à abuser du papier à lettres des pouvoirs constitués ! Sacré Jean…

Louis-Georges Gasser, Lucienne K. et Olivier Morattel, Olivier Morattel à La Chaux-de-Fonds, L’editeur et l’imprimeur dans les ateliers du Locle

Emotions fortes

Par Christophe Passer

Jon Ferguson signe un drôle de court récit à la fois initiatique et testamentaire. Une réussite émouvante.

Jon Ferguson a dans l’écriture cette émotion forte des gens qui aimeraient ne pas passer pour des sentimentaux. Il y a une sensibilité Ferguson. Elle est peut-être ce qui demeure de plus américain en lui: une sorte de lucidité qui ne se paierait pas de mots, mais n’hésiterait jamais à aller au-devant de la tendresse. Te fous pas de moi papa, son nouveau livre, raconte à la première personne quelques moments clés d’une jeune fille de 16 ans d’aujourd’hui. Elle s’appelle Laura Jezabelle Winger, née aux alentours d’Oakland (où Ferguson naquit lui-même il y a soixante-trois ans), et vit en Suisse avec son daddy. Sa mère est morte quand elle avait 8 ans. Elle raconte que lorsque son père lui disait qu’elle était au paradis, elle ne le croyait pas. C’est ainsi que lui vint ce «te fous pas de moi papa», demeuré au cœur de leur relation.

Elle raconte leur reconstruction, voyages, une façon de se tenir l’un à l’autre. Elle raconte l’école, elle dit la vie, les amours. Elle le fait avec une fausse désinvolture, un sens du paradoxe miraculeux, un goût pour la philosophie: on dirait, encore, qu’on parle de Jon Ferguson lui-même. Parce que tout est prétexte à digression heureuse: l’éducation, l’enfance, le sens de la vie, la vérité ou le hasard, la stupidité ordinaire mais pardonnée. C’est le talent de ce court récit: vous prendre à revers, transformant ce qui sonne au début comme un texte initiatique en conte sur l’existence et sa beauté aventureuse. C’est élégant comme au basket, quand un tir a sa courbe juste, file vers le panier dans un frottement d’air, et ça ne demande pas d’explication. Ferguson, en une préface émouvante, dédie notamment ce texte aux élèves croisés durant trente-huit ans d’enseignement à Lausanne. A le lire, on se dit que ces jeunes gens ont eu de la chance.

«Te fous pas de moi papa». Editions Ozalide, 112 pages. Sortie au Salon du livre et de la presse. Rencontre avec l’auteur le mercredi 25 avril de 11 h 45 à 12 h 15, scène de L’Apostrophe. Signatures jeudi 26 de 15 h 30 à 17 h et dimanche 29 de 10 h à 12 h, sur le stand des Editions Castagniééé et Hélice Hélas.

in L’Hebdo, 12 avril 2012

Kuffer au jour le jour

Par Isabelle Falconnier

Jean-Louis Kuffer poursuit la publication de ses carnets avec des «Chemins de traverse» 2000-2005 intimistes, érudits et ivres de liberté.

Depuis l’an 2000, Jean-Louis Kuffer nous invite à partager son intimité d’homme qui lit et, partant, d’homme qui écrit. L’ambassade du papillon reprenait chez Campiche ses carnets de 1993 à 1999, Passions partagées, en 2005, remontait de 1973 à 1992, Riches heures utilisait son Blog-notes 2005-2008 et ce nouvel ensemble de ses carnets, Chemins de traverse, édite ses «Lectures du monde» de 2000 à 2005. Si Giacometti a créé un Homme qui marche archétypal, Kuffer construit décennie après décennie un personnage d’homme qui lit dont la richesse fait oublier tous les autres. L’écrivain et journaliste né à Lausanne en 1947 vit en littérature: il lit les livres qui sortent, rencontre leurs auteurs, relit les livres auxquels ces écrivains lui font penser, ne se lève pas un matin sans écrire quelques phrases qui seront publiées un jour, édite une revue littéraire – un homme de lettres dans tout son splendide mystère, sérieux, érudit, monomaniaque.

Depuis son adolescence, il prend des notes comme on accomplit une «espèce de rite sacré», remplissant une centaine de carnets constituant un journal devenu la «base continue de [sa] présence au monde et de [son] activité d’écrivain».

Ce volume le suit de Lausanne à sa maison La Désirade, à Villard-sur-Chamby (VD), de Paris à l’Espagne ou la Belgique où il est envoyé en reportage. On suit des personnages récurrents qui composent son corps de garde rapprochée: ses deux grandes filles, sa mère, qui décède en cours de journal et qui nous vaut les lignes les plus émouvantes du livre, sa femme, cette «bonne amie», son ami l’écrivain Marius Daniel Popescu, compagnon exclusif de soirées d’excès dont Kuffer tente de se préserver. On croise des dizaines d’écrivains morts ou vifs qui forment une belle cosmogonie littéraire – Philip Roth, Ahmadou Kourouma, Timothy Findley, Jean d’Ormesson, Pascale Kramer, Amos Oz, Nancy Huston – d’anciens amis – Haldas, Dimitrijevic, Chessex – avec lesquels l’auteur a préféré se brouiller plutôt que de perdre sa liberté. «Je tiens plus à la liberté qu’à l’amitié. (…) Je tiens plus à la paix intérieure qu’à l’amitié.» On assiste à la naissance de son blog, simple jeu devenu véritable stimulation.

Se façonne page après page un honnête homme, lucide («Aux yeux de certains je fais figure d’extravagant, pour d’autres je suis celui qui a cédé au pouvoir médiatique, mais ma vérité est tout ailleurs (…).»), narcissique («Se regarder n’est pas du narcissisme si c’est l’humanité qu’on scrute dans son miroir.»), attachant.

«Chemins de traverse. Lectures du monde (2000-2005)». De Jean-Louis Kuffer. Postface de Jean Ziegler. Olivier Morattel éditeur, 400 p. Vernissage du livre au Salon du livre de Genève sur la scène de L’Apostrophe le 27 avril à 17 h. Présence de l’auteur sur le stand de son éditeur les 27, 28 et 29 avril.

 

in L’Hebdo, 12 avril 2012

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SORTIE DE PRESSE Quatre des 41 auteurs et les éditeurs Louis-Georges et Raphael Gasser à l'arrière plan.

Commune à trois quotidiens de l’Arc jurassien, la rubrique «Air du temps» offre un bol de légèreté sur la dernière page de chaque journal. Le meilleur des textes qu’elle a produits depuis 2007 vient d’être recueilli et imprimé aux éditions G d’Encre.

«Un journalisme qui respire», «une plage de liberté», «un espace de subjectivité»: voilà comment des journalistes de «L’Express», «L’Impartial» et du «Journal du Jura» présentent les billets «Air du temps».
Commande sur www.editions-gdencre.ch